L'image a fait le tour du pays, celle de Ramabai Ranveer. L'Indienne de 47 ans a remporté une course pieds nus pour aider à financer les études de ses deux filles. L'histoire résonne dans un pays où les parents font des efforts extraordinaires pour l'éducation de leurs enfants. Elle relance aussi le débat sur la crise structurelle profonde de l'enseignement supérieur en Inde.
Entretien avec Charlotte Thomas, chercheuse associée au programme Asie‑Pacifique de l'Iris, l'Institut de relations internationales et stratégiques et auteure de Pogroms et ghetto. Les musulmans dans l'Inde contemporaine (Karthala).
Tout d'abord, pour bien comprendre, comment peut‑on expliquer les efforts, voire les sacrifices des familles pour les études de leurs enfants ?
Suite à plusieurs mouvements démographiques différents, il y a une explosion depuis une vingtaine d'années, une trentaine d'années, d'étudiants et d'étudiantes dans les études supérieures. Ce qui donne aussi lieu à une explosion d'institutions privées de plus en plus onéreuses. Dans les années 1950, la moitié de l'éducation était prise en charge par le service public. Aujourd'hui, les trois quarts le sont par le service privé, avec des frais d'inscription de plus en plus élevés. Une compétition accrue aussi puisqu'il y a de moins en moins de place après pour trouver un emploi.
Près d'un million de jeunes arrivent chaque mois sur le marché du travail, ce qui est énorme pour les absorber. Donc, dans ce contexte de compétition extrêmement accrue, les suicides sont très nombreux. Cette semaine encore, un étudiant s'est suicidé à Bombay par rapport à l'anxiété des études. Ce qui explique en retour que les parents essayent vraiment de faire leur maximum pour aider leurs enfants dans un contexte de plus en plus dur et violent et excessivement compétitif.
Il y a donc des inégalités pour accéder à l'enseignement supérieur. Sont‑elles sociales, territoriales ? Liées au genre?
Elles regroupent un peu tous ces critères en même temps. Mais celui que l'on peut retenir le plus vient effectivement des disparités régionales entre les États du Nord et les États du Sud d'une part, et d'autre part, évidemment en fonction de la caste. Mais il faut aussi avoir en tête quand même, paradoxalement, que depuis l'indépendance de l'Inde, qui a mis des quotas d'éducation et d'accès pour les castes les plus défavorisées, beaucoup plus de jeunes hors caste arrivent aussi aux études supérieures. Mais ils vivent, quand bien même aussi beaucoup de discriminations. Après pour illustrer mon propos quant à la difficulté de s'insérer ensuite dans le milieu du travail. Alors qu'on a fait des études de haut niveau, le taux de chômage pour les 15-25 ans et de 40 %, et pour les 25-29 ans de 20 %.
Aujourd'hui, l'Inde est dans une situation qui normalement devrait être favorable, elle a une population plus jeune, bien plus importante que la population âgée, ce qui devrait donner un dynamisme à son industrie, ses services publics. Or, les choix économiques faits depuis les années 90 et notamment depuis les dix dernières années avec le BJP (Bharatiya Janata PartyOuverture dans un nouvel onglet) de Narendra Modi, qui a fait le choix d'une économie extrêmement extravertie, plutôt que de la reconstruction d'une industrie locale de l'établissement de services publics. En Inde, il n'y a pas de service public alors que la population vieillit, et a de plus en plus de pathologies. Donc en fait, potentiellement, il y a plein d'emplois en puissance, mais la puissance publique n'investit pas et fait des choix économiques qui favorisent plutôt les très riches. Ce qui fait qu'il y a simultanément à tout ce qu'on est en train de se dire là, une explosion des inégalités en Inde qui n'est jamais vue depuis l'Indépendance.
On a beaucoup parlé des manifestations du Parti du peuple des cafards qui ont réclamé notamment la tête du ministre de l'Éducation depuis le printemps. Mais ce mouvement peut‑il vraiment fragiliser le gouvernement et est‑ce qu'il peut conduire à des réformes structurelles de l'enseignement supérieur ?
À mon sens, non. Car d'abord, le ministre est plutôt parti de lui‑même. Il n'a pas été renvoyé comme un geste fort qui aurait été bienvenu par le Premier ministre. C'est lui qui a décidé de partir. Le Premier ministre n'a pas du tout été ébranlé par ça, et d'ailleurs lui même est très peu questionné dans les mobilisations. Monsieur Modi n'est pas considéré comme le principal responsable du système.
Et d'autre part, il n'y a pas non plus de remise en question du pacte racial. Ce pouvoir tient aussi parce qu'il discrimine la population et donne des avantages selon la catégorie ethno‑confessionnelle. Donc, une fois que l'on a posé ça, ça fait que le gouvernement n'envisage pas du tout de réformes structurelles suite aux fuites d'examen qu'il y a eu.
(...)



