Il y a 7 millions d'étudiants inscrits au total, chaque année, dans le système de formation professionnelle indien. C'est peu comparé au nombre de nouveaux travailleurs entrant chaque année dans les secteurs industriels, qui est le double du nombre inscrits en formation professionnelle, c'est très peu comparé aux 39 millions d'étudiants inscrits dans l'enseignement supérieur, mais c'est surtout une goutte d'eau dans l'océan quand on considère les centaines de millions de travailleurs n'ayant reçu aucune formation professionnelle et que le gouvernement indien s'est fixé comme objectif de former. Parallèlement aux programmes ad hoc créés en fonction des besoins des industries et avec l'accord des autorités locales (Vocational Training Providers, Skill Development Center), il existe environ 16 000 centres de formation principaux, répartis entre 13 300 ITI (Industrial Training Institutes, destinés à être l'équivalent de nos CFA et représentant 36 % des inscriptions totales en formation professionnelle en Inde et proposant des formations dans 126 métiers) et 2 200 Polytechnics/Engineering Colleges (comparables aux IUT car ils mènent à des diplômes de deux ans puis au BTech) qui représentent la plus grande part de la formation professionnelle secondaire et supérieure. Le système ITI remonte à 1950 et sa croissance significative a conduit l'organisme qui le gouverne (la Directorate General of Training, DGT, sous la tutelle du MSDE) à envisager l'introduction d'un classement des ITI, similaire au classement national qui existe pour les universités (le NIRF). À ce système doit s'ajouter celui des universités ouvertes, un réseau qui rassemble des millions d'étudiants et qui s'est engagé à dispenser des formations aux compétences professionnelles depuis plus de 10 ans en Inde.
1/ Structures indiennes
Deux référentiels de compétences ont historiquement été développés en parallèle en Inde, en partie en raison de l'incapacité des administrations indiennes à maintenir une communication cohérente. Ainsi, le Cadre national des qualifications professionnelles (NVQF) du ministère du Travail a été créé en même temps que le Cadre national des qualifications pour l'enseignement professionnel (NVEQF) du ministère du Développement des ressources humaines (MHRD) en 2011. En 2013, reconnaissant l'impasse, le gouvernement indien a décidé de créer un comité interministériel chargé d'élaborer un cadre unifié, le Cadre national des qualifications professionnelles (NSQF), sous l'autorité d'un nouvel organisme, l'Agence nationale de développement des compétences (NSDA). Ainsi, à la suite de l'impulsion initiale de 2009 (Politique nationale pour le développement des compétences, 2009) et de son remplacement ultérieur par la Politique nationale pour le développement des compétences et l'entrepreneuriat en 2015, un mouvement profond a émergé, visant à produire une articulation efficace entre les systèmes d'enseignement et de formation professionnels (EFP) et l'enseignement général. Les réglementations établies dès 1956 par le NCVT (Conseil national pour la formation professionnelle) ont donc été entièrement mises à jour en 2018 sous l'autorité du Conseil national pour l'enseignement et la formation professionnels (NCVET), qui a intégré dans son périmètre les différents Conseils sectoriels des compétences ainsi que le NSDA. Tous ces organismes relèvent d'un seul ministère, le ministère du Développement des compétences et de l'entrepreneuriat, dont le ministre supervise également l'Éducation au niveau fédéral, et donc l'enseignement supérieur également. L'objectif du NSQF était de fournir un cadre unique pour l'évaluation des compétences dans tous les secteurs et à tous les niveaux techniques des métiers, mais aussi à tous les niveaux de progression dans la formation technique générale : l'enseignement secondaire technique, l'enseignement technique dans le supérieur, et toutes les formations formelles et non formelles liées à l'enseignement professionnel devaient y trouver leur cadre d'évaluation.
2/ L'essor des compétences et les besoins de l'économie indienne
L'Inde fait face à deux grands défis dans le domaine de la formation professionnelle. Le premier est lié aux exigences de l'économie dans un pays de 1,4 milliard d'habitants où plus de 103 millions de travailleurs qualifiés répartis dans 24 secteurs hautement prioritaires (construction et immobilier, commerce de détail, bien‑être et beauté, transport, stockage, textiles et habillement, ameublement, tourisme et hôtellerie, couture, artisanat fait main, etc.) sont nécessaires pour maintenir en activité les secteurs industriels et de services, pour une main‑d'œuvre comptant déjà 460 millions d'individus. Le secteur informatique au sens large nécessitera à lui seul dans un avenir immédiat la formation de plus de 3 millions de techniciens et d'ingénieurs en électronique, et autant dans les infrastructures et les réseaux. Seulement 2% des jeunes âgés de 15 à 29 ans, qui constituent le cœur de la population active en Inde, ont reçu une formation technique appropriée. On estime que 8% parviennent à se former sur le tas. Plus de 90% de cette population active est aujourd'hui employée dans le "secteur non organisé", c'est‑à‑dire dans l'économie informelle. Chaque année, 13 millions d'Indiens entrent sur le marché du travail, et la capacité théorique de formation professionnelle ne s'élève qu'à 3 millions de places au sein de l'ensemble fragmenté de systèmes qui composent la formation professionnelle. La part des inscriptions dans l'enseignement professionnel en Inde est l'une des plus faibles au monde, par exemple dix fois inférieure à celle de la Chine en 2014, où l'enseignement professionnel formel représentait 50% de l'ensemble de la population étudiante (Source : A. Bhagarva, MHRD, 2014 ; la proportion est désormais d'environ 15 à 17% en Inde). La formation professionnelle est intégrée dans le système secondaire à partir de la 4e/3e, avec l'introduction d'une filière technique menant soit au système des écoles polytechniques, très théorique et conçu principalement pour soulager la pression sur les universités générales en orientant les étudiants moins aptes aux études universitaires, soit au système ITI (formation de techniciens et d'artisans au sein des Industrial Training Institutes). Les écoles techniques d'arts et métiers industriels font partie de ce système en complément de l'enseignement technique au niveau secondaire : sellerie‑tapisserie, ferronnerie, mécanique automobile, plomberie, construction, textiles et techniques rurales. L'enseignement professionnel secondaire, qui commence donc en 3e, vise à développer des compétences pratiques générales afin de répondre aux besoins du secteur économique "non organisé" : travail indépendant, connaissance générale de l'industrie. Une soupape de décompression pour l'enseignement supérieur. D'autres secteurs administratifs (les ministères du Travail et de l'Agriculture) disposent de leurs propres systèmes régionaux, généralement placés sous l'autorité des gouvernements locaux.
3/ La Mission Indienne pour les Compétences et les perspectives de coopération internationale
C'est l'image de l'ensemble du système qui doit changer. Sa finalité, telle qu'elle est perçue aujourd'hui par le public indien (étudiants, familles), est moins d'approvisionner efficacement l'économie indienne en main‑d'œuvre qualifiée (des ingénieurs aux travailleurs non qualifiés), que d'offrir aux étudiants, à chaque étape du parcours de qualification et de formation professionnelle, des possibilités de sortie vers ce que les familles et de nombreux étudiants considèrent comme l'accomplissement ultime : un diplôme universitaire. Tout comme en Chine, où la réussite se mesure à la possession d'un diplôme académique, la préoccupation première des familles est d'échapper à un système qui produit : A/ des travailleurs très peu qualifiés issus des établissements ITI/ITC qui alimentent immédiatement des secteurs entiers de l'industrie à un âge où les autres passent leurs certificats de fin d'études secondaires, sans répondre aux besoins de l'industrie, qui exige de meilleurs professionnels (les exemples français présentés dans la partie 4 de cet article illustrent cette situation d'ensemble). B/ des diplômés ayant emprunté toutes les passerelles via les Instituts Polytechniques ou le NIOS pour obtenir un BTech ou un Master, mais sans aucune des qualifications qui seraient utiles à l'industrie. C'est l'une des raisons pour lesquelles le taux de chômage par niveau d'éducation est le plus élevé en Inde parmi les « Diplômés », tandis que ceux disposant de qualifications de niveau secondaire trouvent plus facilement un emploi — et c'est relatif, car l'Inde connaît une grave crise globale d'employabilité des diplômés : 40 % des diplômés de moins de 25 ans sont au chômage, et ce chiffre atteint 29 % pour l'ensemble de la population diplômée, une situation qui touche même les étudiants des meilleures institutions d'enseignement supérieur et tous les programmes d'ingénierie (seulement 7 % des diplômés en BTech sont considérés comme employables à l'issue de leur formation). Créée en 2015 pour impulser une dynamique d'employabilité chez les jeunes Indiens par la formation, la Mission Skills India agit, entre autres, sur la rénovation du système ITI (environ un millier sont concernés sur les 14 615 existants) et sur la création de 5 centres de formation de formateurs (National Centre of Excellence — NCoE) s'appuyant sur la coopération internationale. La France, partenaire de l'Inde dans le domaine de la formation professionnelle depuis plusieurs années, est associée à la prochaine création d'un NCoE en Aéronautique à Kanpur). L'objectif du gouvernement indien est en effet d'atteindre 350 à 400 millions de jeunes sans qualification, mais malgré un budget indiquant clairement la priorité accordée à cette Mission (pour 2026-2027, la dotation officielle s'élève à 895 millions d'EUR), le CAG (Comptroller and Auditor General) a critiqué en 2025, à l'occasion du 10e anniversaire de Skills India, les résultats obtenus : seulement 13,5 millions de personnes ont bénéficié d'une formation dans le cadre du SANKALP (Skill Acquisition and Knowledge Awareness for Livelihood Promotion Programme), la composante de Skills India dédiée à la formation et bénéficiant des financements du programme PM‑SETU (« Pradhan Mantri Skilling and Employability Transformation through Upgraded ITIs »). Déjà fortement partenaire de l'Allemagne, de la France, de la Grande‑Bretagne, du Japon, de Singapour et de l'Australie dans le domaine de la formation professionnelle, l'Inde se tournera de plus en plus, dans les années à venir, vers la coopération internationale pour répondre aux défis identifiés dans la formation professionnelle depuis les premiers développements du NSQF en 2013.
C'est la survie d'une industrie axée sur les transformations actuelles et futures de la technologie qui est en jeu.


